Ni fraîche ni joyeuse (7)

«  … 1 heure le 21/4, nous voici de retour pour le repos avant de partir. Petit discours du capitaine au remplaçant pendant une heure. Je suis désigné pour aller au PC du colonel montrer le poste au successeur. RAS. Je suis guide de la compagnie. Arrivée vers 5 heures à la cuisine. Nous avons des faces blêmes et sommes couverts de boue. Passons à Dombasle-en-A. Le pays s’effrite petit à petit. Chaque jour de guerre en enlève un morceau.

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Vu peu après un spectacle épouvantable. 5 cadavres du 90ème, le régiment qui nous a relevés, tout déchiquetés. L’un d’eux les jambes arrachées et la face dans la boue. Sur la route où les autos se succèdent, c’est honteux! …… à tous les civils qui clament leur antienne …… ténacité. Je recommande le spectacle!

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Embarquement dans les autos. Sans commentaire. Le 160ème arrivé à 24 heures, embarque le lendemain à 2 heures. Il pleut. Nous autres, arrivés à 6 heures, embarquement à 18 heures. Ces messieurs ont autre chose à faire que s’inquiéter de notre sort. Des soldats? Qu’importe!

Voyage fatigant de quatre heures jusqu’à Beurey. Avant, j’ai vu une chose curieuse, un malheureux est tombé aux tranchées dans un boyau. Le voilà trempé, enduit d’une argile jaunâtre. Rien de tel pour amuser les camarades. Il ne peut se traîner. Les rires redoublent. Triste humanité! La foule est lâche et servile et, si elle inspire pitié individuellement, dans son ensemble elle est peu digne d’intérêt.

22/4. Réveil à 9 heures. Quelle joie d’être enfin à l’abri! Les habitants ne nous reconnaissent pas tellement nous avons l’air fatigués et sales. 23/4. RAS

24/4 au soir. Nous arrimons nos sacs. Tout le monde est joyeux. Le bruit court que nous allons vers Paris et que nous devons y défiler. Si c’était vrai! Départ pour Mussey à 1h15. Nous embarquons dans des wagons (hommes: 40, chevaux: 8 en long)! Je suis si joyeux que je n’ai pas sommeil. En route, salade de pommes de terre. Je passe cuisinier et descends à une halte pour avoir du cerfeuil dans le jardin du chef de gare. A marquer dans le Baedecker!

Arrivée à Pantin. Nous ne savons toujours pas où nous allons.. Quelle joie de revoir Paris qui … parce que chez nous … J’ai envie de laisser le train et de partir mais il faut se raisonner. Départ pour le nord, peut-être Chantilly. Je doute. Arrivée à 2heures30 le 26 à H…icourt. Paris 100km. Quelle déception! Les lignes à 16km. C’est la débâcle. …..

 ….. on entend des réflexions plutôt aigres, le moral n’est pas bon. Tout cloche. On critique à tort et à travers. Passé à Malpart. Cantonnement à Cantigny, je couche dans une étable. A midi, je pars à Mondidier casser la croûte: 13km400 à pied. Le soir, je reviens vanné. Le 27, je reste au « bureau ». Le 28 au soir, nous partons pour un autre cantonnement à G…… Quels bohémiens nous faisons! Arrivée à 20 heures, je trouve un cantonnement très chic, isolé avec Besnard et Lerevu. Pays charmant, tout verdoyant avec comme contraste les pommiers tout noirs. Je reste à la liaison. 29 RAS. 30/4, je vais chercher du muguet.  »

Fin de ce carnet d’avril 1916. Il semble que le suivant ait été perdu. Le récit ne reprend que le 14 juin avec un nouveau carnet.

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6 réflexions sur “Ni fraîche ni joyeuse (7)

  1. ZAZA RAMBETTE 15 juin 2015 / 9 h 13 min

    Les dessins sont très évocateurs de ce qu’on vécut ces soldats, et aussi cette incertitude du lendemain que laisse paraître ce récit. Merci l’ami. Bonne journée.

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    • Pangloss 15 juin 2015 / 13 h 32 min

      Cet homme savait dessiner et il semble que son entourage appréciait son talent. Oui, ils vivaient au jour le jour et même dans l’instant. Le seul moyen pour supporter cet enfer.
      Bon après-midi.

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    • Pangloss 15 juin 2015 / 17 h 22 min

      Il y a de quoi.

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  2. nouratinbis 15 juin 2015 / 18 h 44 min

    Décidément c’était un type bien! C’est la République avec sa connerie crasse qui aura eu sa peau comme celle des centaines de milliers de sacrifiés pour rien; les victimes ce sont eux, bien sûr,mais nous aussi qui en subissons toujours les conséquences effroyables.
    Merci et bonne soirée.

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    • Pangloss 15 juin 2015 / 19 h 05 min

      Il y en a eu des types bien et même très bien qui ont laissé leur peau dans cette guerre tout en ayant un regard lucide sur ce qu’on leur faisait faire!
      Bonne soirée.

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